L'IRRÉVÉRENCE DE L'ÉVEIL


Extrait du livre :
"Rencontres avec un franc-tireur de la sagesse -
SIGNES EXTÉRIEURS DE SAGESSE "
( Éditions du Relié )

stef

Gilles Farcet : A seize ans, donc, l'éveil! Et les autres ? Tu n'en as parlé à personne ?

Steve (STEPHEN JOURDAIN ) : A personne. Enfin, disons que j'ai essayé deux ou trois fois d'en parler à mon père, à mon grand-père, à ma mère... Comme cela s'est très mal passé, J'ai décidé de fermer ma gueule. Honnêtement, pendant dix ans, j'ai cru que je ne l'ouvrirais plus.
L'éveil s'est produit à seize ans et ce n'est que vers trente ans que j'ai dû commencer a en parler.

Personne n'a rien remarqué ?

Non. Le propre de cette chose, c'est de n'être pas remarquée. Tu comprends, l'éveil ne produit aucun effet. Comme on dit : tout est changé, rien n est changé...

Ouais... Je crois avoir l'intuition de ce que cela signifie, mais cette proposition ne me satisfait pas vraiment...

Ce en quoi tu as raison ! En général, les gens sont ravis de cette formule, ils ont l'impression d'avoir fait le tour de tout, d'avoir tout compris : tout est changé, rien n'est changé, tout est dans tout et réciproquement, et bla bla bla... Moyennant quoi, personne n'a rien compris et on sombre dans la confusion. Reste que cette proposition recouvre quelque chose de profondément vrai, à savoir que cet événement qui est le seul événement réel d'une existence humaine est en même temps un non-événement absolu, ainsi que nous l'avons dit. Un non-événement ne saurait produire d'effets.

Tout de même...

Non ! L'éveil perçoit tout comme une extension de lui-même, une marionnette dont il tire les fils. Si je fais une brillante réflexion à propos de la nature de l'éveil, je la perçois comme irréelle, comme une marionnette que je suis en train d'agiter. Ne pouvant oublier que c'est ma propre main qui fait bouger la poupée, je ne puis croire à sa réalité. Je ne puis donc croire à cette philosophie que j'aurais tendance à bâtir au sujet de l'éveil, si bien que ladite philosophie ne saurait en quoi que ce soit modifier mon comportement.

Tu as cependant nettement senti que cette expérience te différenciait des autres ?

Lorsque cela s'est produit, j'ai parfaitement ressenti l'abîme qui me séparait des autres. Un abîme sans appel, soyons francs. Si cela jaillit en toi, tu auras l'impression qu'il existe entre toi et les autres, plongés dans l'état de conscience courant, une différence telle qu'on ne saurait même envisager l'idée de jeter une passerelle. La distance est énorme... Aujourd'hui, après quarante ans, c'est un peu différent. Je veux dire par là que, par une sorte de phénomène de projection, je ressens tout le monde comme éveillé même si, intellectuellement, je sais très bien qu'il n'en est rien. Mais à l'époque, la distance m'était perceptible, sensible.

Et pourtant, à t'en croire, il serait impossible de remarquer quoi que ce soit de différent chez un éveillé...

En fait, un observateur intelligent et très attentif pourrait remarquer certaines choses. Mais je me suis toujours attaché à n'en rien laisser paraître. De même qu'on ne va pas baiser devant tout le monde, à moins d'être exhibitionniste, il ne saurait être question d'étaler au grand jour cette réalité si intime qu'est l'éveil.

Soyons précis : que pourrait-on remarquer ?

Eh bien, prenons par exemple l'attention multidirectionnelle qui est un corollaire de l'éveil...

???

Oui, la nature même de l'attention change. Auparavant, l'attention était comparable à un trait de métal rigide. Ce trait avait une cible tout à fait ponctuelle : chaque acte d'attention dirigé sur une cible projetait tout le reste dans l'ombre de l'inattention. Avec l'éveil, cette loi change et le trait se déploie en éventail, si bien qu'on en arrive à l'attention multidirectionnelle, ce qui constitue un choc. On se met à voir tout en même temps, un milliard de choses sont perçues simultanément, si bien que la richesse du paysage terrestre devient proprement inouïe. Il est évident qu'un observateur un tant soit peu attentif décèlerait des transformations d'ordre physique chez la bienheureuse victime de cette extraordinaire panoramisation de l'attention, ne serait-ce que parce qu'on entre alors en extase... Bref il se passe quelque chose, c'est sûr ! On pourrait repérer d'autres signes, mais ce sont des signes discrets...

Exemple ?

Nous avons tout à l'heure établi la distinction fondamentale entre "Dieu" et "le paradis". Dans la mesure où j'habite le paradis, il y a bel et bien des changements. Point n'est besoin d'une grande finesse d'observation pour percevoir des changements chez un être humain tombé en extase.Mais dans la mesure où je suis Dieu... Bon, supposons que l'on puisse appeler cela Dieu. Ce n'est pas mon langage, mais cette manière de s'exprimer a le mérite de donner l'altitude de la chose et la dimension de la réponse. Si l'on me pose directement la question "Etes-vous Dieu ?", je ne vais pas louvoyer, je réponds " Oui, je suis Dieu, c'est tout à fait évident." Ce qui me met dans une position assez inconfortable. En effet, je suis d'abord une créature; mais en même temps, une partie de moi-même est bel et bien Dieu. Donc, que les choses soient claires, si insupportable que cela puisse être d'écouter de pareils propos : ce qui brûle en moi mérite le nom de Dieu. Du moins est-ce une manière de suggérer la dimension de ce que je suis. D'un autre côté, je ne suis rien du tout. Ce point étant bien clair, je réponds à ta question. L'homme en qui Dieu a jailli est à jamais indiscernable du commun des mortels pour la bonne raison que Dieu n'a aucune influence. Dieu est la pointe ultime de l'être et en cette pointe ultime, l'être se conduit comme un néant. Il y a Dieu en tant qu'être et Dieu en tant que néant. L'éveil, ainsi que nous l'avons répété, est un non-événement fondamental. Cette contradiction pure est dans l'essence même de Dieu. Hormis cette contradiction, il n'y aurait rien. Pendant dix ou quinze ans, j'ai aperçu le néant de Dieu à travers la fenêtre de l'être de Dieu; depuis vingt-cinq ou trente ans j'aperçois l'être de Dieu à travers la fenêtre du néant de Dieu. Il y a eu un renversement. Te parlant ainsi, je me rends compte à quel point mon langage est susceptible de paraître pseudo-philosophique ou mystique, toutes choses assez répugnantes. En fait, ce langage est purement descriptif Je n'extrapole ni ne déduis j'essaie douloureusement de décrire. Bref finalement, il n'y a pas vraiment de signes extérieurs d'éveil... Les gens entretiennent cette croyance naïve selon laquelle l'éveil devrait se traduire par des comportements... Cela peut parfois se traduire ainsi, sans doute. Je suppose que si l'on analysait mon comportement, on y décèlerait tout de même des choses un peu singulières. Mais en réalité, l'homme éveillé est avant tout un homme effacé, un homme essentiellement comme les autres. D'un certain point de vue, il n'y a pas de meilleure façon de révérer l'irrévérence fondamentale dont je parle que d'être comme les autres. Je me veux exactement normal, non seulement normal mais frivole Je me détruis en fumant du tabac, je joue au golf je me gratte la tête, je jure comme un portefaix. Et c'est pour moi une manière d'attester l'inexistence de l'éveil. C'est à travers cette inexistence que je lui confère l'existence. C'est une question de fidélité. Tu comprends, c'est de moi qu'il s'agit!(...)

Et le milieu spiritualiste ? Je crois que tu as tout de même eu quelques contacts avec lui, de par la publication de ton livre...

Oui, j'étais content de Cette vie m'aime. C'est un livre propre. Si ce livre est rédigé au présent de l'indicatif c'est que je ne savais pas manier un autre temps. La grammaire française me causait quelques difficultés... Cela dit, j'étais satisfait du résultat et très heureux de la parution du bouquin. J'étais absolument convaincu que ce livre allait allumer l'éveil chez un grand nombre de ses lecteurs. Je croyais qu'il suffisait d'évoquer à peu près convenablement l'éveil pour qu'instantanément, un certain nombre de gens s'allument spontanément. Vraiment, je le croyais ! Je découvris alors que les autres dormaient d'un plus mauvais sommeil que celui qui J . adis avait été le mien, que leur abrutissement atteignait des profondeurs abyssales... Après la parution du bouquin. J'ai reçu un certain nombre de lettres et ai été contacté par la directrice de l'association l'Homme et la Connaissance qui m'a demandé de donner quelques conférences. Jy suis donc allé, mort de trouille, sans avoir du tout préparé... je m'en suis cependant tiré et ai récidivé. Puis, j'ai été pris d'une grande nausée et me suis juré de ne plus foutre les pieds dans un merdier pareil. Il était évident que les gens venaient là pour de mauvaises raisons: pour se faire guérir, ou parce qu'ils croyaient que mes " énergies " allaient transiter hors de mon crâne et les frapper. J'ai mesuré le malentendu fondamental qui existait entre moi, en train de raconter ce qui m'était arrivé et les gens qui m'écoutaient. De toute façon, il était foncièrement malhonnête de prétendre leur apporter quoi que ce soit sur le plan essentiel puisqu'avant de leur parler de l'éveil, il eût fallu les rafistoler. Je veux dire par là que ces gens étaient, pour la plupart, des infirmes de la sensibilité ou de l'intellect. Ils étaient en très mauvais état...

Tu sais, il y avait vraiment une place à prendre dans ce milieu...

Oh, je l'ai très très bien compris, cela ne m'a pas échappé, à l'époque. Mais la question ne s'est pas posée. Il y a tout de même des choses qu'on ne peut pas salir... Je me souviens de l'instant précis où j'ai compris à la fois qu'il y avait une place à prendre et que je ne la prendrais pas : pendant que je déconnais face à une assistance qui, tout en ayant l'air profondément intéressée ne pigeait rigoureusement rien et posait les questions les moins pertinentes que l'on puisse imaginer, j'ai repéré dans la salle un beau jeune homme qui me contemplait avec des yeux passionnés. J'étais content, je me suis dit : "Enfin quelqu'un qui s'intéresse à ce que je raconte." Alors que je disais quelque chose de particulièrement génial, la salle fut secouée d'un grand coup de tonnerre et l'éclair vint baigner la pièce. Le jeune homme qui me contemplait y vit un signe et, instantanément, me prit pour Dieu. Ce que je disais n'avait aucune importance :j'avais déclenché l'éclair, j'étais l'enfant de Dieu. Après la conférence, le jeune homme me fit part de l'émotion profonde qu'il avait ressentie à cet instant et je fus pris d'épouvante : "Merde, je ne suis pas une soucoupe volante, et la vérité non plus!" J'ai tout de suite imaginé le pire, qu'on allait bientôt m'évoquer l'alchimie et autres vieilles merdes ésotériques... J'ai donc tout envoyé balader. Cela dit, un enfant de quatre ans aurait vu quelle place il y avait à prendre. Je n'avais qu'à entrer dans les chaussures de Krishnamurti ...

(...)

MON NOM EST PERSONNE

Une question plus pointue à présent: Tu parles parfois de " Gilléïté ", de " Stevéïté ", de cette valeur infinie et éternelle qui m'est propre et t'est propre. Quid de cela ? Une certaine compréhension des spiritualités orientales pourrait grossièrement se résumer ainsi : je suis sorti du Grand Tout et je me prends pour Gilles. Il s'agit de ne plus me prendre pour Gilles. Si j'y parviens, à ma mort, je retournerai me fondre dans le Grand Tout ...

Je saisis la perche que tu me tends. Tout ça, c'est de l'idéologie, de l'idéologie satanique ! Satan est ici à l'½uvre de la manière la plus redoutable puisqu'il se pare du nom de Dieu ! Soyons précis : il y a deux façons de frapper à la porte de "je suis ". Si l'état de conscience habituel est une illusion, de deux choses l'une : ou bien c'est l'être personnel qui est illusoire, auquel cas parler d'un "moi ultime " est tout à fait impropre. Le mot " moi " ne saurait être employé à propos de quelque chose d'impersonnel. Si le moi est illusoire, il faut s'en débarrasser et atteindre on ne sait quoi, que l'on ne peut même pas qualifier de "Soi "; ou bien c'est moi qui suis l'ultime réalité et qui me prends pour quelque chose que je ne suis pas. Il faudrait tout de même trancher le problème ! C'est bien sûr la deuxième hypothèse que je considère comme bonne. Il y a eu maldonne et le moi s'est pris pour quelque chose qu'il n'était pas. Moi, dans le sens le plus personnel du terme, est l'ultime réalité - mais il y a maldonne dans la mesure où ce moi ultime et personnel se prend pour quelque chose qu'il n'est pas. Il y a donc identification, falsification, sans que l'on puisse du tout en déduire que le moi n'est pas personnel ou que la personne n'est pas l'ultime fondement de toute chose. Par conséquent, quid de cette " Gilléïté " ou cette " Stevéïté " de l'être ? Aussi irrecevable que cela puisse paraître à la plupart des gens, ce moi personnel est l'infini, l'être absolu, l'ultime. Quiconque ne conçoit pas les choses ainsi ne peut espérer frapper à la porte de lui-même avec quelque chance de la voir s'ouvrir. Evidemment, il convient alors de préciser ce qu'est la vraie personne par rapport à la fausse, ce qu'est le vrai moi personnel par rapport aux faux moi personnels. Ne nous trompons pas... Mais dans ta " Gilléïté", tu es le commencement, la fin et le milieu de toutes choses. Ceci doit être rapproché de ce que nous avons dit à propos du triangle qui, s'étant élevé miraculeusement hors de ses trois côtés, s'étant donc entièrement détruit, naît au sein de sa pure absence. Toi, Gilles, tu es quelque chose de tellement indispensable, de tellement voulu... Faisons l'hypothèse d'un créateur: tu es tellement voulu par lui que même au sein de ta propre absence, une fois que tu as été totalement anéanti, que tout ce qui faisait ton identité de Gilles a été détruit, au sein de ta pure absence, tu continues à brûler.

La quasi-totalité des êtres humains, même religieux, ignore tout de ce dont nous parlons. Ils vont mourir sans en avoir eu ne serait-ce qu'une idée. Comment te situes-tu à l'égard de cette situation ?

Je ne puis que te renvoyer la question à la figure. En fait, une des caractéristiques de ce que je nomme l'éveil est de faire périr ce que l'on nomme la vérité, et même la vérité intellectuelle. Il y a des vérités empiriques, contestables, mais qui sont en général celles qui nous foutent la trouille comme, par exemple: "Je vais mourir. " Et puis il y a les " vérités " telles que deux et deux font quatre. Un esprit non éveillé va considérer qu'il ne . agit pas seulement d'une illumination de l'intelligence mais d'un fait. Aussi va-t-il constituer cette vérité en un objet et traiter cet objet comme une réalité. Deux et deux font quatre devient pour lui une sorte de substrat objectif qu'il n'est pas en son pouvoir de changer. C'est une sorte d'implant d'extériorité pure au sein de sa propre conscience. L'homme éveillé, par contre, a un comportement tout à fait différent. Il a mesuré une fois pour toutes le néant de la vérité. La vérité pour lui est comme un bout de bois mort. Elle est là, il la prend et la casse sur ses genoux. En d'autres termes, j'ai vis-à-vis de la vérité une position tout à fait étrange: la vérité est vraie s'il me plaît qu'elle soit vraie; elle est un néant s'il me plaît qu'elle soit un néant. Tu m'as posé une question qui est en fait celle de la souffrance universelle, de cette effroyable injustice par laquelle je suis éveillé et non mon prochain : la plupart des êtres vont mourir avant de s'être connus eux-mêmes, d'avoir atteint leur éternité et cette valeur infinie. Qu'est-ce que cela me fait donc ? Je ne puis que dire ceci : s'il me plaît que cette vérité soit réelle, la compassion est là et je souffre beaucoup de cet état de choses. Mais quand il ne me plaît pas que cela soit réel, toute cette souffrance n'a purement et simplement jamais existé ! Dès lors que la réalité que je puis prêter à la souffrance universelle prétend se séparer de moi et se constituer réellement en objet, je l'anéantis.

Cela dit, si les êtres humains avaient une once de bon sens, ils s'emploieraient de toutes leurs forces à se rapprocher de l'éveil...

C'est tout à fait évident ! Il y a une incommensurable folie à ne pas vouer toute son énergie et tout son être à une recherche visant à mettre à nu cette vérité de soi. Mais, à nouveau, ce que je te dis là est de l'ordre de la vérité, de l'allégation, et je ne puis dans le même souffle qu'anéantir cette vérité.

L'ERREUR ORIGINELLE

Je te pose maintenant une question à laquelle personne, à mon sens, n'a jamais répondu de manière satisfaisante : Pourquoi l'ignorance ? Pourquoi le sommeil ? Et donc, pourquoi la souffrance ?

A cette question, j'ai une réponse dont la teneur m'ennuie beaucoup puisqu'elle me paraît très chrétienne; mais enfin, c'est la seule façon de rendre compte de cette chape d'inconscience sous laquelle nous sommes ensevelis, de cet effroyable oubli de soi caractéristique de l'état de conscience habituel. Pour rendre compte de l'horreur de la situation, donc, il faut bien se référer à un événement intime, extraordinairement antérieur au sujet habituel connu de nous. Dans ces abysses de l'intériorité humaine, il se produit à chaque instant un événement dramatique comparable à ce que les chrétiens appellent la chute. On peut l'interpréter en termes moraux ou considérer qu'il s'agit simplement d'une erreur d'attention; peu importe. Toujours est-il qu'il y a une erreur effroyable que chacun de nous ne cesse de commettre à la racine même de notre existence spirituelle. Dès l'instant où elle est commise, la merde est en place, l'état de conscience habituel est établi, le règne de Satan instauré. Quiconque s'est éveillé touche ce mécanisme. Nous sommes responsables de notre propre déchéance, du délabrement de notre être intérieur, de notre faculté d'intelligence et de notre sensibilité, de cette monstrueuse pauvreté de nos perceptions. Sans doute est-ce horrible, mais c'est aussi merveilleux puisqu'il demeure possible, en remontant à la source, de corriger le tir. Il y a là des concordances avec la conception chrétienne qui m'emmerdent profondément. Cela dit, cela se passe ainsi, tant pis pour mes préjugés, tant pis pour mon père, mon grand-père, ma grand-mère qui me disent: "Allons, Steve, qu'est-ce que tu as à déconner ? Voilà que tu deviens chrétien, mon pauvre petit... " Tant pis pour ces spectres, je les envoie se faire foutre car je suis bien obligé de dire ce qui est !(...)

TRAVAUX PRATIQUES

Si nous passions maintenant à un exercice pratique, comment t'y prendrais-tu avec moi ?

Je te poserais tout de suite une question: quelle réalité accordes-tu aux trois ou quatre derniers jours que nous avons passes ensemble ? Existent-ils ou non pour toi ? Te paraissent-ils réels ? Ont-ils le statut de réalité à part entière, te paraissent-ils exister de façon autonome indépendamment de ta conscience ? Constituent-ils pour toi un fait, ou peux-tu récuser leur réalité ? Est-ce dans le pouvoir de ta conscience de les remettre en son propre sein, d'y dissoudre cette espèce de béton que sont pour toi les quelques derniers jours de ta vie ?

A priori, non.

Ce passé-là, pour toi, n'est pas récusable. Dès l'instant où il ne l'est pas, tu ne peux existentiellement nier toute ton histoire, cet énorme enchaînement de jours et de nuits qui ont eu lieu depuis que tu es né et la manière dont ces événements se sont succédés. Tu peux bien, comme Descartes, le mettre en doute. Mais peux-tu te confronter à la réalité de ces jours et dire : Ceci est fondamentalement irréel et pure ½uvre imaginaire, ce n'est là que parce que mon esprit pose à tout instant cette soi-disant réalité objective qui pourrait à tout instant retourner au sein de ma conscience et s'y dissoudre ? Non, tu ne peux pas le faire. Maintenant, essayons de prendre la mesure de ce que tu ne peux pas faire, ce qui revient à prendre la mesure de l'hallucination. En effet, si" tu ne peux te confronter à, la réalité des derniers jours qui se sont écoulés pour la récuser en tant que phénomène strictement subjectif tu ne peux non plus récuser le jour où tu as rencontré Anne-Marie, tout ce qui s'est passé avant... Ce que tu ne peux récuser, c'est ta vie ! Et si tel est le cas, tu ne peux récuser le passé en général : tu considères comme évident qu'avant ta naissance ou la mienne, la réalité était là, les événements historiques se sont enchaînés, il y a eu les diplodocus, Charlemagne, etc. Engageons-nous donc dans une direction plus scandaleuse encore : es-tu capable de mettre sur la sellette et de regarder dans les yeux Charlemagne, Jeanne d'Arc, la dernière guerre mondiale, De Gaulle, etc., et dire : Ceci est un pur effet de ma subjectivité, en réalité, je suis absolument seul. Donc, es-tu capable de récuser l'existence de tout le passé jusqu'au big bang et d'être quitte de ce putain de passé, quitte de l'histoire humaine ?

Non. A ceci près que, si j'ai l'impression d'avoir bel et bien vécu ma propre existence, je n'ai jamais vu Charlemagne ou un diplodocus. On me dit qu'ils ont existé. Il y a un accord général et tacite sur leur réalité...

D'accord, mais ne sous-estimons pas la force de cet accord tacite : même si nous ne savons pas grand-chose de Charlemagne, si les manuels d'histoire ont pu nous induire en erreur, tu es néanmoins d'accord, non seulement pour dire qu'il y a eu autrefois quelque chose ou quelqu'un ressemblant à Charlemagne, mais tout simplement, de manière générale, qu'il y a eu.

J'en conviens.

Tout ceci est un rêve !A tout instant, tout ce que nous désignons à l'extérieur de notre conscience et qui nous apparaît si réel, doué d'une réalité autonome et extérieure à notre propre conscience, tout ce que nous apercevons à l'extérieur de nous-même par la fenêtre de notre pensée, tout cela est hallucinatoire. Ceci n'a pas un atome de réalité. C'est un phénomène purement imaginaire. Ce sont des effets subjectifs que ta conscience endormie constitue subrepticement en réalité autonome et séparée de toi. Voilà le propre de l'hallucination. Ressentir comme réel ton passé, le passé en général, ou l'avenir, ou Paris, ou le cosmos en tant que réalités séparées de toi, c'est être halluciné, comme le fou qui passe dans la rue en discutant avec un interlocuteur fantôme. Le type a perdu les pédales parce qu'il a constitué en réalité un effet purement subjectif et irréel. Tout ceci te donne la mesure de ce qui doit être éradiqué. Cela te donne aussi la mesure de l'immensité de ce qui doit être remis au sein de la conscience pour s'y dissoudre. Une fois cette conversion énorme opérée, il n'y a rien de mal à agiter une marionnette et à jouer. Mais il faut absolument percevoir que mon avenir, ma mort, moi-même en train de produire les pensées que je suis en train de produire, les diplodocus, Charlemagne, ne sont que marionnettes agitées par mon esprit, mais qu'en vertu d'une horrible maladie spirituelle qui s'est abattue sur moi voici un milliard d'années, c'est-à-dire maintenant immédiatement tout de suite, plus vite que moi, plus tôt que moi, mon âme ne sent plus ses propres doigts agiter la marionnette et la traite comme une réalité étrangère. Il te faut donc récuser l'irrécusable partout où il sévit, c'est-à-dire dans la totalité de ton champ de perception !

(Sonné)Euh... D'accord.

La destruction à accomplir est phénoménale. On ne peut pas s'attaquer au rêve par fragments. Quand on se réveille le matin, le rêve disparaît en une seule fois. Il faut donc tout anéantir, crever tous les yeux de la pensée en découvrant en même temps que l'on n'a jamais vu par un autre ½il que celui de la pensée. Voilà donc le travail que je te demanderais de faire et qu'il est impératif de mener à bien. Car ou ce travail est accompli et tu deviens ce que tu es, la vérité de toi-même, tu es au contact de cette valeur infinie, au sein de ce que l'on eût autrefois appelé Dieu; ou bien tu ne procèdes pas à cette mise en question, à, cette destruction universelle, et tu es sous le règne de Satan. C'est aussi simple que cela.

(Hagard) ...

(Infatigable) Cette man½uvre réussie fonctionne comme un exorcisme. Ce que nous considérons comme la réalité s'impose telle une hantise. Le cosmos n'est rien qu'une petite bulle que mon âme est en train de souffler. Il faut donc faire éclater la bulle. La vie de l'homme pris dans l'état de conscience ordinaire se déroule au sein d'une bulle subjective qu'en amont de lui-même il ne cesse de souffler, d'une contrefaçon d'univers incluant le sujet pensant. Il évolue à l'intérieur d'une pensée de moi, c'est-à-dire qu'il commence avec une pensée de pensée, cette pensée de pensée commençant une pensée de monde et de temps. Quand le déclic se produit, cette bulle éclate comme une bulle de savon. L'état de conscience habituel n'a en réalité aucune solidité et peut à tout moment éclater.

Comment percer la bulle tout en étant dedans?

La question est en fait la suivante : Y a-t-il des lieux de la bulle sur lesquels l'attaque doit de préférence porter ? Le schéma de l'hallucination est celui-ci : moi/ rupture non-moi. Moi, pauvre petit sujet frileux, et le gouffre qui me sépare de tout le reste que je perçois comme non-moi. Tout ce qui se produit à l'intérieur de la bulle est réductible à cette équation moi / rupture non-moi. Si le chaos énorme régnant au sein de la bulle est difficilement réductible à une seule pensée, il n'en va pas de même de ladite équation en laquelle, à un certain degré de concentration, dans la réflexion, dans la méditation, l'on pourrait reconnaître une pure pensée toute pensée n'étant jamais qu'un effet de toi fondamentalement irréel. Pour résorber l'hallucination, ramener ce qui n'est que pensée au sein de la pensée, de telle sorte qu'elle apparaisse dans sa véritable nature mentale, c'est-à-dire en tant que néant, une première méthode consisterait à s'attaquer au c½ur même du rêve. Le rivet central de l'hallucination n'est autre que la croyance absolue en moi en train de produire une pensée, de songer à ceci ou cela. Que mes pensées soient gaies ou tristes, il semble que je ne puisse mettre en doute la réalité objective de cette situation :je suis là et j . e secrète un monde intérieur. Or, moi et mes états d'âme, que je sois en train de m'interroger sur l'existence de l'éveil, sur mes chances d'y parvenir ou tout bonnement de m'emmerder, tout cela n'a aucune espèce d'existence propre. Il y a là un paradoxe : n'ayant pas de pouvoir sur tes propres états intérieurs, tu les subis. Tu préférerais ne pas t'emmerder tout en constatant que les pensées génératrices d'ennui te résistent. Tu ne peux facilement les chasser. Or, cela veut dire que tout en ayant l'intuition que ce que tu es n'est pas réductible à tes pensées (Je m'emmerde suppose bien l'existence d'un je) tu confères à ces dernières, du fait qu'elles te résistent, un statut objectif Autrement dit, l'état de conscience habituel participe d'une folie extraordinaire : pressentir qu'au sein de moi-même il n'y a que moi-même tout en étant certain de la présence au sein de moi-même d'un non-moi - en effet, si l'ennui n'était pas du non-moi, je pourrais le résorber et ne le subirais pas... La tentative la plus intéressante à accomplir est celle-ci : mettre en cause la réalité de ce qui se passe en moi maintenant immédiatement tout de suite.

LE REVE AU SEIN DU REVE

D'accord. Tu parles là du processus fondamental par lequel je sécrète moi-même ma réalité. Désamorcer cet incessant processus de sécrétion ou en tout cas le voir pour ce qu'il est, un mécanisme infernal actionné par moi-même, reviendrait à m'éveiller.
Mais ce processus de sécrétion d'une réalité imaginaire se retrouve au sein même de cette dernière.
Nous ne vivons même pas le rêve mais le rêvons: par exemple, je puis descendre le matin dans la cuisine, te trouver en train de préparer le café et me dire: " Oh, Steve a l'air fermé, il fait une sale tête, il m'en veut. " Et à partir de là, continuer à penser: " Bien sûr, c'est ma faute, je ne sais pas me conduire correctement, j'abuse de son hospitalité, etc., etc. ", alors que tu es tout simplement en train de faire le café sans ressentir la moindre animosité à mon égard.
Dans cette situation, je te prête une émotion, je ne vois pas, je pense.
La plupart des problèmes psychologiques et des perturbations émotionnelles qui font que notre rêve tient plus du cauchemar que de la douce rêverie proviennent de notre propension à penser au sein même de cette pensée qu'est notre existence.
Non contents de rêver, nous rêvons à l'intérieur du rêve...

Voilà une remarque d'une extrême pertinence !

Au sein de l'embryon de santé d'esprit qui révèle à notre moi l'irréalité de ses productions personnelles - et qui faitdonc que tu ne prends pas l'image mentale de ta femme pour ta femme - il y a délire d'interprétation, plus ou moins grave...

C'est la folie ordinaire! Sans même parler de folie de la persécution, de ce que l'on considère comme des troubles psychiques, tout le monde délire - plus ou moins - sans que cela soit pour autant tenu pour pathologique. La plupart des problèmes dont nos existences sont remplies pourraient être évités si nous cessions de penser au lieu de voir. C'est nous qui transformons notre rêve en cauchemar.

C'est exact. Laissons l'éveil de côté et restons dans le domaine du relatif : il est important de bien rêver, de rêver heureusement. Si le rêve lui-même est corrompu, il n y a pas une chance sur un milliard pour qu'il explose. Si les gens corrigeaient la manière dont ils se situent vis-à-vis de leur réalité, ils élimineraient quatre-vingt-dix-huit pour cent de leurs "problèmes". Ce ne serait pas l'éveil mais un rêve harmonieux. Ils seraient près du toit du rêve et en position de le crever.

stevejourdain