8. De l'esprit indifférencié.

Quand l'esprit n'est pas soumis aux différenciations, il s'éveille naturellement à l'unité des choses. Shin-jin-mei. Pour être non-deux, il faut comprendre que la moindre distinction nous fait perdre l'Eden. Nous croquons le fruit de la connaissance discriminante, laquelle amène avec elle, infailliblement, la conscience " du Bien et du Mal", d'un choix possible et donc d'une erreur possible; de l'angoisse de se tromper... Ainsi naît la souffrance de la dualité. Retournons donc à la Conscience Indifférenciée qui s'offre à nous. La dualité requiert un effort ; se tenir dans le berceau originel de l'indifférencié est beaucoup plus facile, ergonomique . La détente complète de l'esprit et du corps nous fait sentir spontanément cet état. Mais sans comparaison à établir, nous avons l'impression d'être inconscient. Nous estimons que pour exister il faut penser. Cogito ergo sum. En fait c'est « cogito ego sum » c'est-à-dire « je pense, je suis "moi"! », ce moi qui nous éloigne par ses choix continuels de l'état-sans-choix puisque sans différences . Nous sommes inconsciemment "un". Comment l’Un pourrait-il être conscient? La conscience suppose une dualité... Regardez bien, ne cherchez-vous pas un absolu de conscience? Voyant cela constatez avec moi que nous sommes effectivement uni dans l’inconscience. Mais au contraire, nous donnons prééminence à la conscience, laquelle, structurée par la dualité matérielle de l’ombre et la lumière, nous chasse hors de notre bienheureuse nature essentielle, indifférenciée et inconsciente...

9. UNE VISION CHAMPETRE.

Je travaillais, par une belle journée de plein air, à construire des cabanes, et la vision indifférenciée pointa. j'avais profité d'une activité mécanique, laissant libre l'esprit, pour glisser vers la conscience de l'Un. Si l'on regarde un château de sable, en conscience relative, on voit une bastille avec des tours, des fossés et un pont-levis, là où l’oeil nirvanique ne voit que du sable. Une vision chasse l'autre. Nirvana et Samsara sont deux façons de percevoir l'univers. Nirvana est la vision de l'Indifférencié, du foncier. Pas de spectateur différent du spectacle. Juste: CELA. VISION. La distinction existe à titre d’orientation temporospatiale, mais les objets ne sont pas distincts aux yeux d’un sujet particulier. Pas de sujet, pas d’objet. Au sens strict, Nirvana désigne l'extinction de toute séparation. Samsara est la vision des choses comme étant objectives , différentes, avec des aspects agréables ou abjects, attirants ou repoussants, ou bien au-delà de la sphère émotionnelle, des choses simplement différenciées, distinctes les unes des autres ; maniables comme concepts, ces objets de l’esprit.

La pensée naît de la conscience discriminante, dont le rôle dans la vie courante est utile; en revanche, elle ne doit en aucun cas répondre à la question: « Qui suis-je? » N’avons-nous pas tendance à espérer une réponse pensable, discible? Notre nature est impensable, au-delà de toute détermination. Quittons sans crainte la rive du limité. A regarder un paysage, nous pouvons parcourir les différentes étapes de la conscience vers le dénuement, vers son immolation sur l’autel du sans borne. Une première étape: renoncer à cette image chérie de nous-mêmes, elle nous sépare de notre visage originel. Le moi doit mourir pour que le sans limite soit. Derrière le masque, le vide! En général, si la perception est orientée, l'ego est en activité. "En vérité, parce que nous voulons saisir et rejeter, nous ne sommes pas libres" (SHIN-JIN-MEI).

Regardez les problèmes que vous avez: Où y a-t-il saisie et rejet ? Tous les problèmes naissent avec notre infatigable volonté personnelle de désirer les choses autrement qu'elles sont. Ceci ne signifie pas stagnation et abandon du progrès, contrairement à l'exemple que nous donne l'Orient qui a négligé longtemps le progrès matériel, illusoire à ses yeux. Au contraire, voir les choses comme elles sont permet de bâtir plus sûrement des ponts et des routes, des maisons solides, bref, des projets qui aboutissent. On cerne mieux les difficultés à venir et par là leur solution. Tout peut être changé, mais pas après pas. Vouloir les choses différemment, provoque trop souvent une vision voilée de leur véritable nature, des conclusions hâtives, des actions qui échouent.

La vision non-dualiste, au delà de l'unité, est comme un champ ouvert. Cristallin. Vierge. L'homme ne peut y entrer. Tel un pantin de sel qui se baigne dans l'océan, il fond . Nous n'avons à comprendre qu'une seule chose: jamais le SOI ne sera pris dans les rets de l'intellect. Nous sommes Cela qui est l'insaisissable, sans limites. Où diantre accrocher les mains pour le saisir? Qui suis-je? Cette question n'aura pas de réponse. Le questionneur disparaîtra au seuil de la réponse. La réponse, c'est la disparition du questionneur; la dualité se résout. La liberté est de se situer au-delà du sujet, de la conscience fonctionnelle ; il faut transcender le sujet et l'objet à la fois. L'Absolu n'est pas seulement sujet universel mais à la fois sujet et univers. Dépasser le sujet implique aussi d’abandonner l’objet. Les deux sont corrélatifs. Garder le sujet sans objet maintient un vide devant le sujet : Rejetons les deux. Nous comprendrons l'Etre et le Néant, en les transcendant tous les deux, sans avoir pour cela à nous replier à l'intérieur de l'esprit. Il ne sera pas nécessaire de méditer assis, les jambes croisées, pour découvrir le Néant, l'Absence Absolue. Cela se réalise les yeux grands ouverts sur le monde des contrastes et l’esprit unifié.

10. DU PARTICULIER Â L'INFINI.

Tant que la conscience s'occupe des choses différenciées, les réactions naissent d'après les schémas du passé. En effet, la différenciation se base sur la mémoire. On insistera donc sur l'extinction du passé pour que puisse survenir la vision globale et innocente du premier jour. Le passé est un fardeau pour l'esprit qui entend s'affranchir de la dualité. Ce passé, fondement de l'expérience, se concrétise dans notre conception des choses, laquelle conditionne notre comportement, nos pensées, nos sentiments. Le passé gît dans l’inconscient, aussi croyons-nous que l’inconscient est uniquement le réservoir du passé. Nous ne pensons pas utile de nous ouvrir à sa dimension profonde pour découvrir ce qui est libre du temps... Pourtant, c’est ainsi. L’atemporel dort dans notre inconscience.

Donc se libérer du passé n’implique aucunement de se libérer de l’inconscient, puisque ce dernier est la porte de l’indifférencié, de l’illimité. Les souvenirs personnels se rapportent en fait au corps, impersonnellement. L’histoire d’un corps individuel vidé de son locataire fantôme. La mémoire n’est pas effacée, au contraire, puisque le refoulement protecteur de la personne n’a plus lieu d’être. Cette perception dégagée du passé, neuve et innocente est amour. Une telle ouverture inconditionnelle du coeur permet seule une réelle communion entre les êtres.

11 EXPÉRIENCE de la REALITE.

Je voudrais revenir à un niveau de perception plus brut: la réalité cristalline absolue en-deçà ou au-delà des mots, de la pensée; cet amour condensé et sans frontière, sans personne qui aime et personne à aimer. Cette expérience est très fragile, fugace et dès que l'on en parle trop, elle s'éclipse discrètement. Aussi belle que diaphane. Ténue comme l'espace lui-même. Elle emplit le coeur, le corps et la conscience. Mais elle s'y fait toute petite, bien qu'on la sente partout, elle reste là, ne dit rien; on est fondu d'amour; on reste coi, lourd à côté de cet éther vibrant. Puis on ne pense plus; on préfère boire à plein' esprit cette béatitude. On est statue. On est Bouddha. La quiétude est matérialisée, si dense qu'on la touche. L’extase mystique est une fleur sur le chemin. Si elle nous donne son parfum, sachons ne pas la cueillir, pour qu’elle vive encore...

12 LES CAUSES DE NOTRE SOUFFRANCE.

La souffrance? Mais de qui? Effectivement la souffrance est toujours la souffrance de quelqu’un. Si ce quelqu’un pouvait disparaître, resterait-il une souffrance? Je ne veux pas dire que la mort du corps soit le traitement de la souffrance, mais plutôt la mort de l’ego individuel, ce principe qui nous fait dire « c’est mon malheur à moi!! » Que voyons-nous? Les causes de souffrance et de plaisir sont relatives à chacun, et à l’instant. Ce que nous croyons un malheur se révèle un grand bonheur quelques temps plus tard... Rien n’est jamais heureux ou dramatique absolument. Alors? La souffrance est donc relative. Relative à chacun, relative au temps et aux circonstances. Nous souffrons aussi parce que nous attendons un résultat qui ne vient jamais... Personne ne nous oblige à attendre un résultat ; alors, si nous prenions conscience que cette attente engendre la souffrance, nous arrêterions, non? Et bien non, souvent nous renforçons notre attente en lui trouvant des circonstances nouvelles.

La leçon n’est pas facile. Ainsi notre souffrance ne vient jamais du monde, mais de nous-mêmes. Nous souffrons de ce que nous croyons indispensable de surajouter et non pas de ce qui est. C'est une découverte immense et prometteuse de libération. Parce qu’alors, la façon dont nous envisageons la vie peut être changer, alors que les événements présents, non. (Les événements futurs, oui) Habituellement petits bonheurs et broutilles bornent notre vie; et c'est là, dans ces faits quotidiens, que nous devons dépasser la condition humaine. Voir la réalité nue. Détecter notre réaction à cette réalité, notre acquiescement ou notre refus. Alors, petit à petit, d'observation en observation, une façon nouvelle d'envisager le réel s'offre à nous.

Et cette nouvelle manière de vivre est béatitude. Un champ sans limite s'ouvre devant nos yeux. Tout y est fluide, sans heurt, harmonieux quel que soit le vécu. Nous laissons loin derrière le conditionnement personnel et socioculturel. Les refus et les désirs sont vus dans leurs impersonnalités, c’est-à-dire morcelés, et non pas cristallisés dans une pseudo-entité égotique. L'édifice social reflète à merveille la complexité humaine et l’art déployé par l'homme pour s'emprisonner. Aussi, la seule action intelligente pour chacun est de prendre conscience personnellement de notre condition afin de la comprendre. Si une révolution est possible, durable, elle ne peut être qu'individuelle. Et c'est la somme de tous les individus éveillés à leur profondeur qui amènera l'émergence tant et tant attendue et tant de fois déçue d'un âge d’or de notre civilisation.

A présent, nous avons plutôt l'impression désagréable de nous enfoncer dans un supermarché cosmique et creux, où les rayons ne sont pas à l'abri de l'effondrement, et où le tintamarre ambiant mixe notre intelligence pour la transformer en boîte-à-pub. Devant ce spectacle le sage est rempli de patience. Il sait qu'au bout du compte, la pellicule de ce film n’est là que pour révéler la lumière du projecteur. Pour lui, la pellicule est déjà décollée du projecteur, et dans le présent, il reste serein. Nous nous mortifions tous les jours d'être incapables de mourir au relatif car nous ne buvons plus à la source inconditionnée de notre être. Nous sommes répandus, morcelés par des choses triviales; et pour vraiment penser au paradis perdu, il faut que nous soyons terrassés moralement. Ce serait d'ailleurs l'opportunité de réaliser l'unité foncière, si nous étions prêts à regarder la vérité en face.

13 CHEMINER SUR LA VOIE. LE LANGAGE DU CORPS.

Notre corps est le miroir de notre état. Est-il détendu et léger? Nous sommes près de notre source. Epaules contractées, respiration superficielle et irrégulière, notre posture fausse indique que nous sommes dans les méandres de la peur, du désir, de l’ego isolé et quémandeur. Sachons observer et prendre mieux conscience de nos tensions, de nos peurs, de nos désirs, afin de les neutraliser, les comprendre, les dépasser si nécessaire, ou les réaliser au besoin. Nous voici donc spectateurs.

Quelle doit être notre position? Devons-nous choisir, repousser ce qui nous déplaît, et garder ce qui nous plaît? Non point. Si nous voulons voir sans aucune distorsion le champ de conscience, nous devons le regarder impersonnellement, sans refus ni justification. Alors la causalité apparaîtra plus facilement que si nous intervenons. Et voir, c'est comprendre, comprendre c'est se libérer de ce qui est observé. Tous ces désirs et toutes ces peurs sédimentent dans l’esprit impersonnellement. Le prisme de la conscience égotique leur redonne une couleur personnelle. Voilà le fard. Nous n'insisterons jamais assez sur ce point crucial. Il représente la clé de voûte de l'édifice de la non-dualité. Observation neutre. Tant que nous sommes identifiés à une couche polarisée de notre esprit, à notre moi, notre vision sera tronquée. En revanche, se situer au-delà des préférences et des refus, est tout simple: il suffit d'accepter de les voir! Et de ne pas interférer.

Le « moi » est une interprétation du passé comme appartenant à une personne, avec toutes ses expériences sympathiques ou désagréables propres à conditionner le présent, en imposant un choix en fonction des résultats antérieurs. Laissons cette interprétation fausse pour rendre au passé son impersonnalité. L'esprit innocent et neuf. Dans cette nouveauté le temps a disparu, les limites s'évaporent, tout est fondu dans le cristal absolu. La réalisation doit se poursuivre chaque jour de la vie courante, sur un fond de détente intérieure. Tous les événements seront vus dans leur nudité et leurs nuances colorées sans l'intervention d'une censure. Ils prennent alors la juste place dans le puzzle et ne peuvent plus nous obliger à réagir. L’expérience de ce corps (le nôtre) ne peut plus nous aveugler. La moindre distorsion apparaît sur le miroir de la conscience non-impliquée. Nous voici enfin adultes, enfin libres. La quête est terminée. Il apparaît que nous n'avons jamais quitté le giron absolu. Et d'ailleurs, comment cela serait-il possible ? Non pas que notre ronde au sein de la dualité ne soit qu'un rêve; elle a lieu réellement. Mais ce ne sont que des vagues à la surface d'un océan infini. *

14. FAUT-IL PERDRE DE VUE LE MONDE POUR SE FONDRE DANS L'ABSOLU?

L'idée qu'il faut un repli des sens vers l’intérieur pour percevoir l'absolu est couramment répandue dans les voies spirituelles. Ce repli vise à se couper du monde extérieur, source de la dualité. On imagine l'absolu transcendant le monde des formes. Méditons alors profondément pour retourner à la source de la psyché par un retournement des sens. A cet instant, les techniques yoguiques entrent en jeu. Car il faut effectuer un mouvement artificiel dans le système neuro-sensoriel pour l'amener à un tarissement de l'activité perceptive tout en restant éveillé. Sinon ce serait facile puisque le sommeil est un excellent moyen d'arrêter toute activité des sens. La perception n'est pas dualiste comme on pourrait le penser au premier abord. Même si ses diverses modalités, l'ouïe, la vue, le toucher sont autant de canaux différents; en pratique la perception est globalisée par le sujet. Et une observation aigüe amène à prendre conscience de l'unicité de la perception; le percipient, l'action de voir et l'objet perçu constituent en fait un seul et unique acte impersonnel : vision. Le sujet n’est pas absolu, ni l'objet, mais les deux ensemble le sont.

Autrement dit, le sujet et l’objet n’existent tout simplement pas. Ils dérivent d’une mauvaise interprétation de la réalité. Cet aspect est primordial. Nul besoin de retrait à l'intérieur de nous-mêmes. Mais juste, vision ici et maintenant. Pas besoin donc de fuir le monde pour vivre l'Absolu. Au contraire, il faut rester les prunelles grand ouvertes car l'Absolu est là, sous nos yeux. Ne partez pas le chercher ailleurs; vous ne le trouverez jamais.

Quand il n'y aura plus aucun refus du présent, aucune projection dans l'avenir, le temps arrêté dévoilera Cela, le sans limites. Vous aurez disparu; mais ce sera la béatitude. L'accès à cette expérience apparaît simple dès que l'on a compris son principe. Simple, mais fugace, tant que vous n’aurez pas constaté votre inexistence. Nous naviguons sur la mer des tempêtes depuis trop longtemps pour gagner d’un coup et sans retour la mer de la tranquillité. Mais cette première croisière laisse un souvenir divin et rend impatient de recommencer, au risque d’évoquer trop d’intentions. Jour après jour, la mer se calmera, les vagues auront perdu leur pouvoir de fascination, et nous nous fixerons dans la paix des profondeurs.

15 MUSHOTOKU.

"EN VÉRITÉ, PARCE QUE NOUS VOULONS SAISIR OU REJETER NOUS NE SOMMES PAS LIBRES." La condition primordiale de l'esprit de la non-dualité est mushotoku: sans désir de profit, ni refus. Toute intention fait fuir l'Absolu. L'ego est le lieu privilégié de l'intention. Tendre vers... Mais vers quoi, si on est déjà arrivé? L’envie de saisir signe un manque. Pourquoi le Soi fuit-il à notre approche? Telle notre ombre est l’image du Soi fuyant devant nous; à jamais hors de portée... Le Soi réel se révèle à la disparition de notre volonté égotique. Comment l'oeil pourrait-il se voir lui-même ? Comprenons bien cet aspect métaphysique. Il est simple, évident, et pourtant nous agissons dans notre quête comme si nous ne l'avions pas compris. Nous ne nous verrons jamais!

Voir son visage originel, c'est surtout comprendre notre subjectivité ou plutôt notre inexistence personnelle. La conscience essaie de se retourner sur elle-même et ne trouve que le vide... Puis elle comprend sa nature intouchable. Nous regardons le miroir, et puis un jour, au lieu de notre visage familier, nous ne voyons que le vide. Pas un vide objectif, mais le signe de l’absence absolue... Assis à méditer, nous saisissons à quel point l'intention est un obstacle. La volonté de saisir (le samadhi en l’occurrence) disparaît, l'équilibre se fait, les tensions (reflet des intentions) du corps s'évanouissent, et bientôt la sensation de plénitude prend le relais de celle d'un manque, d'une séparation.

En cas de tensions, que faire? Surtout ne pas désirer leur disparition, puisque cela créerait un vecteur de plus dans le champ du mental. Juste constater, sans les quitter des yeux, et ne rien faire. Avec quelle facilité les problèmes se dissipent dès que nous n'interférons plus! Toutes les pensées parasites disparaissent faute d'énergie. Cet acteur irréel, l’ego fait partie des problèmes qu’il prétend résoudre. Voir l’inexistence de l’ego, ce sujet apparent, volatilise toute objectivité du réel. Tout passe, comme une hirondelle filant dans l'azur, sans laisser de traces. Et d'un coup: L'Absolu.

16 NIRVANA

L'expérience du Nirvana surgit dans la conscience quand nous identifions, bloquées à la lisière du subconscient, les pensées qui chargent la perception du poids de la personnalité, de l'ego. La cristallité du sans-limite surgit, et, d'une gangue épaisse et gluante, nous émergeons dans l'éther lumineux. Nous saisissons à peine la raison de notre emprisonnement. L’ego est un mirage au pouvoir de fascination infini. Le Nirvana nous plante dans le présent au point d’oublier le passé. Plus de comparaison, de mesure dans cet état, mais juste l’impression d’un mouvement fluide éternel. Mais la chute douloureuse dans les eaux boueuses du mental survient dès la diminution de notre vigilance. Chaque aller-retour au pays de la non-dualité renforce l'énergie qui nous maintiendra définitivement hors de la portée du « Diable ou de Maya », au moment où nous aurons constaté l’inexistence de l’ego. « J’ai cherché l’ego et ne l’ai point trouvé... »

L'éveil de l'esprit à la Non-dualité dénoue le corps. Les tensions disparaissent, il devient léger, vaste à l'intérieur avec une sensation d'expansion de la poitrine, la colonne vertébrale se rectifie spontanément; nos gestes sont plus précis; les sens plus acérés. La voix se pose. On se sent plein d'une énergie douce et subtile. La méditation spontanée, sans technique, et surtout, sans opposition avec l’action dans le monde éclaire nos perceptions de la société et de nos occupations habituelles. La prise de conscience instantanée d'un conditionnement nous recentre et nous délivre de l'idée du "moi", "je suis ce corps", "ce sont mes idées", "je suis triste". Cela ne veut pas dire que nous devons passer tout notre temps à réfléchir à l'éveil, ou aux moyens de l'obtenir. Nous devons simplement mettre tout notre coeur à comprendre la Voie, c’est-à-dire à nous comprendre. Si notre énergie est morcelée par divers points d'attraction, c'est sûr que nous ne pourrons pas résoudre l'équation de la Dualité.

Nous devons travailler avec notre inconscient et notre subconscient. S'ils sont impliqués dans une recherche de résultat dans des domaines triviaux, l'énergie nécessaire à l'émergence de l'éveil sera bloquée. En revanche, si notre profondeur est constamment tournée vers sa source, tandis que le conscient vaque à ses occupations, la verticalité grandit et le fruit de l’éveil murit.

**

17 AU BORD DU GOUFFRE. HOMMAGE Â HENRI MICHAUX.

L'expérience mystique côtoie les limites de la raison humaine, au bord de la psychose. Certains professeurs de psychiatrie, n'ayons pas peur de le dire, pensent que les mystiques sont de leurs clients... Pourquoi cette parenté avec la folie ? L'expérience mystique fait éclater les limites du moi. Et sans moi, d'après les psychiatres qui sommes-nous ? Des schizophrènes! Essayons d'aller plus loin. La schizophrènie débute par un sentiment de dépersonnalisation, d'étrangeté en face de soi-même, devant un miroir, par exemple. Si cela vous est arrivé, pas d’inquiétudes! il faut d'autres symptômes. Le cortex frontal, chef d’orchestre du cerveau, est déficitaire. La pensée n'est plus contrôlée. Un délire paranoïde s'installe. Dans cette forme de délire, on peut voir apparaître du mysticisme. Est-ce suffisant pour conclure que le mystique est fou? Non, cependant le pas a été franchi par certains. Aux yeux du sage, personne ne possède d’ego, aussi n’est-il pas question de perdre cet ego... seulement la croyance en l’ego.

Le moi, pilier de la personnalité d'après les critères de la psychologie occidentale peut disparaître sans faire naître de délire. Fondre dans l'Absolu ne rend pas inadapté. Au contraire, on verra les choses avec plus de vérité que quiconque. A côté d'un éveillé à l'Absolu, nous sommes tous des délirants! Nous ne voyons pas souvent les situations comme elles sont, mais colorées suivant nos espoirs et nos craintes. Le sage n'attend plus rien du tout de quelque situation, aussi prend-il note impersonnellement. Ce n'est pas le mystique qui est fou; mais nous de vouloir un monde autre, et d’agir d'après nos rêves. Le mystique ne rêve plus; il a réalisé le plein de la conscience, tous les désirs sont comblés, et toutes les peurs volatilisées.

Où y aurait-il la place dans l'esprit non-dualiste pour un autre, ennemi? Il n'y a pas deux. Le mystique, en vidant son esprit, trouve Cela qui comble le coeur, non pas le vide métaphysique transcendantal, mais le plein ici et maintenant, sans limite, comme si l'espace cristallisait en un continuum transparent. Mais gardons-nous d’en faire un objet, ou même un sujet: il transcende à la fois sujet et objet... L'aventurier spirituel est un jour confronté au gouffre du tarissement des pensées reliées au moi. Ici, plus d’un fera demi-tour. Le persévérant a bientôt le goût de la mort en bouche. L’ego imagine bien des stratagèmes pour contourner cette fin. Pourtant un jour, il sera vu impersonnellement comme une dissipation d'énergie, une collection d’idées, un abonné absent.

Cette absence dévoilée donne à l'esprit l’impression de naître à nouveau. Le passé s’envole avec le sujet. Avancez sur la voie et ne craignez pas la folie. L'esprit de la non-dualité ne pourra jamais vous égarer sur ce sentier. Vous connaissez cette histoire? Le fou et le sage nage dans le même océan sans borne. Mais alors que le fou se débat et s’y noie, le sage nage avec le courant...

-Que pensez-vous des drogues, en tant que stimulants de l’éveil?
-Les drogues sont susceptibles de volatiliser les concepts de notre esprit et ainsi de nous faire entrevoir l’état sans concepts... Cela dit, le souffle chimique ne peut installer au-delà de l’ego par la compréhension, seule capable de nous libérer réellement et pour toujours de la dualité. J’en profite pour ajouter que les drogues « douces » comme le café, le tabac, l’alcool, ont un effet sur le cerveau, sur la conscience, dans le sens de la fuite en avant. On se fuit Soi-même, sûr alors de ne pouvoir se poser dans sa Nature Profonde. Constatez cela et choisissez... La conscience éveillée incite à éviter toutes les interférences chimiques sur le cerveau. Les médicaments sans effet psychotrope peuvent être utilisés pour se soigner.